Des modèles d’Univers
2009

Afin de concilier existence (ce qui est) et modalité (ce qui est possible), il existe plusieurs grands modèles de la réalité. Storrs McCall donne une classification en cinq modèles (1994, p.4-5). Voici un résumé des trois modèles qui me paraissent les plus intéressants et les plus défendus dans la littérature contemporaine.
1) Le modèle de Minkowski. Il s’agit en fait de l’éternalisme classique : l’espace-temps est un bloc. Le passé et le futur existent tout autant que le présent. La tripartition entre passé, présent et futur traduit notre perspective sur l’éternité, qui est une réalité statique : la réalité elle-même ne change pas, le changement est une différence de propriétés entre des zones de l’espace-temps.
2) Le modèle Many-Worlds d’Everett. Ce modèle combine une théorie éternaliste classique et un réalisme à propos des futurs alternatifs. La réalité a la structure d’un arbre : il existe plusieurs espace-temps parallèles. A chaque possibilité correspond un espace-temps. Si j’affirme que dans une minute je vais peut-être boire un café, ou peut-être pas, c’est parce qu’il existe deux espace-temps parallèles. Dans le premier, dans une minute je bois un café, dans le second je ne le fais pas. Les futurs sont multiples et correspondent aux branches de l’arbre. Il s’agit d’une théorie statique : la réalité elle-même ne varie pas, sa structure arborescente est donnée et fixée. L’analyse de la temporalité est la même que dans l’éternalisme classique.
3) Le modèle arborescent de McCall. Ce modèle est un modèle arborescent similairement au modèle Many-Worlds, qui postule des espaces-temps parallèles. La différence fondamentale est que l’univers est dynamique et non pas statique : ce qui existe dans l’univers varie en fonction du temps. Plus que cela, le temps est définit comme une variation de ce qui existe : le temps correspond à la disparition d’espace-temps. Le temps s’écoule bel et bien : il correspond à la disparition des espace-temps. L’état présent et les états passés de l’univers sont uniques et fixés. Au contraire les états futurs de l’univers sont multiples. En ce sens si je dis que dans une minute je vais peut-être boire un café, il existe dans le futur deux univers parallèles dans lesquels respectivement je vais boire ou ne pas boire un café, similairement au modèle Many-Worlds. Cependant dans une minute, l’un des deux espace-temps va disparaître, laissant un unique état présent de l’univers.
Dernière remarque. McCall précise que les mondes possibles qui existent sont les mondes physiquement possibles et en aucun cas les mondes logiquement possibles. Les ontologies impliquées par ces modèles d’univers ne sont donc pas aussi imposantes que l’ontologie possibiliste de David Lewis (pour qui non seulement les mondes physiquement possibles existent, mais également les mondes logiquement possibles).
Référence :
McCall Storrs (1994), A Model of the Universe (Clarendon Paperbacks).
novembre 29th, 2009 at 16 h 42 min
Supposons que vous vous trouviez à l’instant, non pas devant une tasse de café, mais dans une salle où se joue un tournoi d’échecs. Vous voyez cinquante échiquiers sur lesquels se dessinent cinquante positions différentes. Chaque position permet un certain nombre de coups possibles et à chaque coup possible l’adversaire peut opposer un certain nombre de coups possibles. Ainsi de suite jusqu’à la fin de chacune des parties.
Allez-vous imaginer qu’ils puissent exister autant d’espaces temps qu’il y a de coups possibles sur les cinquante échiquiers ? Que ces univers subsistent ou disparaissent à chaque coup réellement joué, leur nombre n’en est pas moins infini. Et comme chaque dimanche, se joue de par le monde un nombre énorme de parties d’échecs, vous avez un petit problème d’encombrement d’espaces temps.
Mais je suppose que vous ne prenez pas à votre compte ces théories. Vous constatez que l’imagination humaine a fait qu’elles sont réellement proposées. Il vous reste néanmoins à expliquer leur sens.
Quand vous écrivez : « il existe plusieurs espaces-temps parallèles » quel sens donnez-vous au verbe « exister » ? Si vous dites qu’exister c’est être réel, que signifie « être réel » ?
Je suppose que la « disparition d’espace-temps » signifie la perte de leur réalité. Mais leur réalité, en quoi a-t-elle consisté ? Quelle sorte de présence a-t-elle signifié ? Est-ce une présence dans un méta espace-temps ?
Tout cela parait bien compliqué pour expliquer ce qui devient une banalité dès lors qu’on se rappelle que le « possible » est une catégorie philosophique (et rien de plus).
Supposez que vous ayez devant vous une cosse de petits pois. Il a y dedans 2 ou 3 ou 4 ou 5 ou 6 ou 7 ou 8 petits pois. Vous allez exprimer cela en utilisant une des variantes de la catégorie du « possible ». Mais en fait cette cosse contient un nombre de petits pois qui est ce qu’il est et rien de plus. Si vous prenez des cosses de petits pois dans un tas, vous aurez à chaque cosse rien de plus et rien de moins que ce que vous avez dans votre main : une cosse de petits pois contenant un nombre de petits pois qui est ce qu’il est. Supprimez de votre pensée ce tas de cosses de petits qui sont l’équivalent de vos mondes possibles. Que vous reste-t-il ? la catégorie philosophique du « possible ».
Votre problème de « concilier ce qui est » avec « ce qui est possible » c’est évanoui. Il ne vous reste plus que la tentative vaine d’associer dans la pensée un concret et un abstrait.
PS : vos cogitations sont décidément bizarres !
novembre 29th, 2009 at 18 h 57 min
Oui, il y a un très grand nombre d’espace-temps parallèles, peut-être une infinité, je n’y ai pas réfléchi. Mais ce grand nombre de mondes parallèles est assumés par McCall (qui défend le branching-futurism) et par les gens qui défendent l’interprétation Many-Worlds de la mécanique quantique (je ne l’ai pas spécifié, mais le modèle d’Everett est à la base une interprétation de la mécanique quantique. Il me semble que c’est la deuxième interprétation la plus défendue après l’interprétation classique de Copenhague).
Théorie compliquée peut-être. L’ambition de McCall est de résoudre des problèmes assez spécifiques : problème de la mesure en mécanique quantique (les branches parallèles sont corrélées aux probabilités), explication des énoncés contrefactuels, conciliation de l’éternalisme impliqué par la relativité avec le coté aléatoire de la réalité impliqué par la mécanique quantique…
Si vous entendez par “bizarre” le fait d’évaluer des ontologies contre-intuitives et éloignées de notre expérience quotidienne, de nos schèmes descriptifs, en effet. Mais la différence entre l’activité de théorisation en physique et en métaphysique n’est pas si importante. La théorie de la relativité a paru étrange dans le paradigme newtonien classique.
Même si vous ne prenez pas au sérieux ce genre de discussions, sachez tout de même qu’elles sont discutées par des centaines de philosophes et de physiciens dans le monde.
Votre définition a priori du possible me parait un peu hâtive, et ignorer les débats contemporains sur le statut de la logique modale et sur le statut ontologique des mondes possibles (fictions ? ensemble de propositions maximalement consistantes ? entités concrètes ?), ainsi que les problèmes d’interprétation de la mécanique quantique.
Plus spécifiquement vous assimilez la possibilité à la possibilité épistémique. Ce point est débattu, beaucoup de gens soutiennent qu’il y a une réelle contingence dans le monde, qui implique une possibilité ontologique. La possibilité ne traduit pas alors uniquement un manque d’information, mais un trait de la réalité.
décembre 3rd, 2009 at 15 h 59 min
C’est sympa cette typologie ! Ça donne envie d’en imaginer d’autres… Ceci dit, je ne comprends pas les théories qui donnent un statut différent au futur et au passé sans donner la raison de cette typologie. ‘C’est comme ça’ ne me suffit pas !
décembre 3rd, 2009 at 17 h 41 min
Je crains que nous ne parvenions jamais à nous comprendre. L’objection que je vous fais reste valable qu’on se situe au niveau quantique ou à toute autre échelle.
Au fond, c’est toujours la même objection et elle tourne autour du sens du mot « exister » et du registre auquel il appartient.
Quand on dit qu’une chose existe, on est dans l’ordre du constat, du déterminable ou du constatable. On dit un fait. On est, il me semble, dans le registre des faits, du concret.
Mais quand on parle du possible, on utilise une catégorie philosophique, donc une notion abstraite qui n’appartient qu’à l’intelligence. On est dans le registre des abstractions.
L’exemple de la cosse de petits pois me parait suffisamment claire. D’ailleurs, elle vient de vous :
Dans la cosse vous avez un nombre de petits pois. Vous l’évaluez entre 2 et 8. Vous allez dire par exemple « il est possible qu’il y ait trois petits pois ».
Mais le nombre de petits pois est ce qu’il est. Il existe un certain nombre de petits pois. Il s’impose à vous. Tandis que le possible n’appartient qu’à votre pensée. Vous auriez pu dire « il est possible qu’il y ait vingt petits pois » il vous suffit de penser pour cela une taille des petits pois permettant cela. Vous définissez le domaine du possible par rapport à un impossible.
En final, vous avez donc un concret et un abstrait. Quel sens pourrait avoir l’opération de les concilier ? L’opération n’est pas cohérente intellectuellement. C’est un faux problème.
décembre 4th, 2009 at 13 h 29 min
“Quand on dit qu’une chose existe, on est dans l’ordre du constat, du déterminable ou du constatable. On dit un fait. On est, il me semble, dans le registre des faits, du concret.”
Non c’est faux. On peut se demander si des entités abstraites existent. En particulier l’existence des nombres, des propositions, des ensembles, des propriétés, des relations. Ces entités sont abstraites, et la question de leur existence est posée. Elle fait sens.
Contrairement à ce que vous dites, on peut également se demander si des choses qui ne sont pas constatables, pas observables existent. Les théories scientifiques postulent des entités théoriques qui expliquent les faits mais ne sont pas observables (les forces fondamentales comme la gravitation ou la force électromagnétique par exemple : à aucun moment vous n’observez ces forces, vous observez des objets qui s’attirent ou se repoussent, et vous postulez des entités inaccessibles à vos sens afin d’expliquer ces phénomènes). C’est par exemple ce que suggère le critère quinien de l’engagement ontologique. Ce qui existe, ce qui peuple la réalité, ce serait les entités postulées par nos meilleures théories scientifiques.
Quand à votre définition du possible, je ne vais pas redire tout ce que j’ai dit, mais elle est tout simplement daté (vos a priori vous poussent à refuser la possibilité ontologique (la contingence) au profit de la possibilité épistémique ; à vous la charge de la preuve si vous pensez que les milliers de philosophes qui ont traité le sujet ont tord). Vous faites une erreur de méthode, car le concept de contingence est cohérent. Le concept de monde possible est également cohérent. Reste à savoir ce qu’il dénote. Je vous conseille de jeter un coup d’œil aux conférences de Saul Kripke “Naming and Necessity”, “La logique des noms propres” en français, afin d’être au fait de l’actualité sur ce sujet.
janvier 10th, 2010 at 9 h 47 min
L’espace de Minkowski (http://fr.wikipedia.org/wiki/Espace_de_Minkowski) est une solution des équations d’Einstein (http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89quation_d%27Einstein) de la relativité générale, qui, en accord avec (presque) toutes les observations, postule que le temps est lié de manière très intime à l’espace, et que c’est donc une valeur LOCALE. Votre présent est séparé du mien de 300 km, donc de 1/1000ème de seconde. Nous vivons déjà dans des espaces “parallèles” car nos “cônes de lumière” (http://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%B4ne_de_lumi%C3%A8re) sont distincts. Il n’y a qu’un sous ensemble des événements passés qui nous apparait simultanés à vous et à moi.
Si on accepte la relativité (et aujourd’hui on ne sait pas s’en passer), les modèles d’univers multiples sont…difficiles car il faudrait que des branches existent ou apparaissent non seulement à chaque instant, mais aussi à chaque point de l’espace…
Il y a donc une différence fondamentale entre les modèles d’Univers Bloc que vous présentez : Minkowski est vérifiable par l’expérience, et vérifié, et compatible avec (presque) toute la physique. Les univers multiples ne sont pas testables, et leur compatibilité est acrobatique.
A mon sens il est absolument indispensable qu’un siècle après Einstein, les philosophes assimilent vraiment les implications de la Relativité.
Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêve votre philosophie. (William Shakespeare , Hamlet, I, 5)
janvier 10th, 2010 at 9 h 50 min
les (presque) dans mon commentaire ci-dessus se rapportent essentiellement à l’intrication quantique, un phénomène réellement intriguant : http://fr.wikipedia.org/wiki/Intrication_quantique
janvier 10th, 2010 at 14 h 19 min
Merci Dr Goulu pour cet article intéressant. Mais vous faites erreur, l’espace de Minkowski est l’espace de chacun des trois modèles, car les trois modèles utilisent un éternalisme basique. Seulement les deux autres modèles rajoutent des espaces de minkowkski parallèles. La question n’est donc pas ici de savoir comment penser l’espace de minkowski, et de résoudre les problèmes pour qu’il fasse sens, mais d’examiner la possibilité d’espace-temps parallèles, d’une pluratlité d’espace-temps de Minkowski.
Postuler des espace-temps de Minskowski parallèles permet d’ailleurs de résoudre le problème de l’intrication quantique, selon McCall.