Individus physiques et biologiques
2011
Un colloque aura lieu à Paris en mai 2012 sur le thème des individus en physique et en biologie. L’idée est de voir si un rapprochement entre les deux domaines de la philosophie de la physique, et de la philosophie de la biologie, est possible, en adoptant une approche métaphysique plus générale : http://individuals2012.sciencesconf.org/ . Je propose ici une approche de ce que sont les individus physiques et biologiques, en m’appuyant sur une métaphysique qui révise le sens commun, en acceptant que les objets et les propriétés macroscopiques n’existent pas. Il est souvent intéressant de faire un zoom arrière pour essayer de comprendre comment les approches locales de problèmes philosophiques peuvent se combiner en une approche plus générale (Bennett, 2011). Le statut des individus en physique (électrons, quarks, etc…) et en biologie peut être appréhendé comme un exemple d’une telle situation : qu’est-ce qu’un individu en général ? Quelles sont les caractéristiques ontologiques communes à des individus physiques et des individus biologiques ?
Je propose une réponse radicale : les individus sont des propriétés. Les objets et les organismes n’existent pas, ou plus exactement, l’unité et l’essence de ces objets ne sont que des conventions linguistiques, qui ne possèdent pas de contreparties ontologiques. La réalité physique est un espace-temps peuplé de propriétés micro-physiques, and that’s it.
Les individus sont alors non pas les objets du sens commun, mais les propriétés identifiées à des tropes localisées dans l’espace-temps. Comment faire sens d’une propriété, si ce n’est pas la propriété d’un objet ? L’idée ici est qu’une propriété est une entité localisée dans l’espace-temps. J’appelle cette théorie une théorie géométrique de l’instanciation : exister pour une propriété, c’est être une valeur associée à des coordonnées spatio-temporelles. Par exemple, dans une ontologie de champs, les propriétés fondamentales sont les valeurs des champs électromagnétiques, gravitationnels, nucléaires fort et faible localisées dans l’espace-temps. Les objets sont constitués par conventions linguistiques : les objets n’existent pas dans le monde, indépendamment de l’esprit, mais sont le résultat de conventions linguistiques qui viennent regrouper des distributions de propriétés micro-physiques dans l’espace-temps, en les subsumant sous un concept. Ce modèle est ce que Jonathan Schaffer (2009) appelle super substantivalisme éliminativiste, un modèle défendu par Mark Heller (2008).
Dans ce modèle, les individus de la biologie n’existent pas. La physique traite de certains individus, mais ce ne sont pas ceux que l’on croit : ce ne sont pas les électrons, ou les molécules. Ce sont les propriétés micro-physiques fondamentales.
Derrière mon modèle métaphysique se cache une intuition très forte, l’intuition que les relations d’enracinement (ce que Bennett appelle relations de constructions (bundling relations), voir Bennett, 2011) entre différents niveaux ontologiques n’existent pas. La matière ne constitue pas une statue. Le mental n’émerge pas et ne survient pas sur le physique (au sens fort de la survenance). Les propriétés esthétiques ne sont pas enracinées par les propriétés naturelles. Les objets et les propriétés macroscopiques n’existent pas en vertu de la distribution de propriétés micro-physiques dans l’espace-temps. Je défends ainsi ce que Bennett (à paraïtre) appelle flatlandism, un monde plat. Un monde sans niveaux de réalité. Un monde dénué d’entités qui existent en vertu d’autres entités, sans entités dont l’existence est déterminée de façon non causale par d’autres entités. Cette idée de détermination non causale est importante, car elle implique une détermination supplémentaire dans son ontologie, parfaitement distincte de la détermination causale (voir Audi, à paraître). Un monde plat permet d’éviter de s’appuyer sur cette notion de détermination non causale, la relation d’enracinement. Les niveaux sont alors des niveaux de descriptions des propriétés micro-physiques : nous utilisons différentes conventions linguistiques pour regrouper les propriétés micro-physiques en paquets. Certains paquets contiennent relativement peu de propriétés, ce sont les particules de la physique, d’autres regroupent plus de propriétés, ce sont les individus de la biologie, les organismes.
Références :
Audi Paul (à paraître), “A Clarification and Defense of the Notion of Grounding”, To appear in Fabrice Correia and Benjamin Schnieder, eds., Grounding and Explanation (Cambridge University Press). http://www.paulaudi.net/Audi_Clarification_of_Grounding.pdf
Bennett Karen (à paraître), “By Our Bootstraps”, Philosophical Perspectives.
Bennett Karen (2011), “Construction area (no hard hat required)”, Philosophical Studies, 154:79–104.
Heller Mark (2008). “The Donkey Problem”. Philosophical Studies, 140 (1):83 – 101.
Schaffer Jonathan (2009), “Spacetime the One Substance”, Philosophical Studies, 145:131–148



Un colloque pluridisciplinaire sur le temps est prévu pour octobre à Grenoble. Le site web de l’événement vient d’être 

Dans la même collection Ithaque que le Ontologie de Achille C. Varzi, à noter également l’ouvrage Le puzzle philosophique de Jiri Benovsky. Un des rares livres écrit en français dans lesquels on trouve l’évocation du présentisme et de l’éternalisme. Le chapitre IV, “Le journal d’œdipe” explique en effet que la possibilité des voyages dans le temps suppose l’éternalisme. L’auteur montre qu’il faut distinguer possibilité physique, métaphysique et logique, similairement à ce que j’ai fais dans certains articles de ce blog. Il évoque également le paradoxe du grand-père. En fait la plupart des sujets qu’il traite dans ce chapitre (à l’exception notable du perdurantisme) ont été traités sur ce blog. Si vous aimez ce blog je vous conseille donc le livre de Benovsky.
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